|
par A.S. Byatt, Vintage International, 337 pages L'un des auteurs anglais contemporains les plus importants - le plus grand peut-être - est un auteur ringard. Non seulement l'auteur de "Angels & Insects" nous invite à explorer une époque révolue (comme il le faisait avec "Possession"), mais il nous demande en plus pour ce voyage dans le temps de devenir ce que nous ne sommes plus depuis longtemps : des lecteurs imprégnés de culture et de littérature. "Morpho Eugenia" est l'histoire d'un naturaliste qui, vers 1880, vient d'échapper à un naufrage et est recueilli par une famille dont les passions secrètes semblent aussi primitives que le comportement des insectes. Il est beaucoup question dans ce texte de Darwin et du bouleversement que son oeuvre a fait subir à la pensée occidentale. Dans "The Conjugal Angel", un cercle de médiums essaie de communiquer avec un personnage historique (en fait un ami de Tennyson, et le fiancé de sa soeur Emily) mort prématurément, et dont une des protagonistes de l'histoire était éperdument amoureuse. Apparemment tout le monde dans cette histoire connaît par coeur les poèmes de Tennyson, ou l'Ancien Testament, sans compter l'oeuvre de Swedenborg. Le texte, émaillé de dizaines de citations, donne de rares bonheurs au lecteur érudit. Mais, comme celle de Shakespeare, l'oeuvre de A.S. Byatt peut se lire à plusieurs niveaux. l'intrigue de ces "novellas" nous réserve des rebondissements étonnants. Leurs personnages sont tourmentés par la quête de l'amour - amour humain ou amour divin - ou par la nostalgie d'un amour irrémédiablement perdu. Étranges personnages en vérité, qui incarnent les contrastes dont l'auteur nous fait la surprise. Les uns sont brutaux ou pervers, les autres sont raffinés à l'extrême. Le livre tout entier est fait de tels contrastes. L'érudition y serait écrasante si l'auteur n'était "wearing all that weight like a flower". Certains passages, après des pages entières consacrées au spiritualisme (ou au spiritisme) sont d'une drôlerie digne du meilleur Dickens. Quelques touches d'érotisme se glissent de façon incongrue dans des discours d'un sentimentalisme désuet; le réalisme le plus méticuleux alterne avec le lyrisme le plus romantique. Chemin faisant, des pages d'anthologie nous enchantent, celles par exemple qui nous révèlent les pensées et les sentiments de la très curieuse Sophy Sheekley devant son miroir, ou celles encore qui décrivent la rencontre de ce même personnage avec un revenant. Tout cela ne va pas sans quelque ambiguïté. De quel côté penche la philosophie de A.S. Byatt : vers le scepticisme ou vers la foi, du côté de la matière, ou du côté de l'esprit ? Pour Tennyson le mystère des corps est plus profond que celui de l'âme. A.S. Byatt en tout cas n'est dupe d'aucune théologie, ni d'aucun système. Comme son héroïne Sophy, elle sait qu'à un certain niveau tout n'est que jeu - jeu dont peut-être il est préférable de ne pas connaître les règles. Elle est prête aussi à reconnaître la suprématie de notre monde physique, qui parfois nous fait au quotidien le don de véritables miracles. La romancière nous décrit avec brio et avec beaucoup d'humour l'un de ces miracles - plus anglais que nature - quand elle nous détaille tout ce qu'il faut de hasards favorables pour réunir un groupe de gens civilisés autour d'une tasse d'excellent thé servie dans de la porcelaine fine.
Un critique américain a dit de A. S. Byatt qu'elle est "a formidable novelist indeed". Nous souscrivons de tout coeur à ce jugement. Notre auteur a la stature de ces illustres disparus qu'étaient A. Burgess ou Nabokov. Jonathan Cape, London, 1997, 773p. George Steiner, dans son dernier livre (Passions Impunies), dresse un tableau impitoyable de la littérature américaine, qu'il dépeint comme "à la fois dialectale et régionale", même s'agissant d'auteurs comme Faulkner ou Mailer. Ce point de vue est excessif . Un auteur en tout cas -parmi d'autres- échappe à la sévérité de ce jugement: Thomas Pynchon a une largeur de vues -disons une vocation à l'universel- aussi incontestable que celles de Thomas Mann ou de Joyce. Son livre récent (Mason & Dixon) n'est certainement pas un exemple de cette "paralysie de la fiction" qui a figé le roman de langue anglaise après D. H. Lawrence. Mason et Dixon étaient ces deux "surveyors" (géomètres, arpenteurs... astronomes aussi) qui, vers le milieu du 18ème siècle, avaient été chargés de tracer la frontière entre les états de Pennsylvanie et du Maryland en Amérique du Nord. Ce n'était pas une mince affaire; sur un continent encore sauvage, il leur fallait résoudre mille problèmes, techniques ou humains, et affronter mille dangers: les Indiens voulaient venger ceux des leurs qui venaient d'être massacrés, des truands de tout acabit tendaient des embuscades, les rudes hivers continentaux faisaient des victimes... Thomas Pynchon fait revivre cette époque cruelle avec brio. Chemin faisant, nous rencontrons des personnages hauts en couleurs, imaginaires, ou historiques comme Benjamin Franklin ou George Washington, mais aussi des êtres mythiques sortis de l'imagination populaire, comme le canard mécanique de l'"immortel Jacques de Vaucanson", le chien qui parle, ou tel génie des lieux à la fois mystérieux et redoutable. Des querelles, philosophiques, religieuses ou politiques, agitent ce monde d'aventuriers: Les Quakers s'opposent aux Déistes, les partisans du roi d'Angleterre aux indépendantistes, les Jésuites sont partout et intriguent ("where you will/There's Heretics a-plenty and a/Licence to kill, if you're a/Brother in the S. of J."), l'ennemi héréditaire, le Français, n'a pas abandonné ses prétentions. Pour recréer ce monde hétéroclite, Pynchon s'est transformé en historien, mais aussi en savant: le travail des deux géomètres spécialistes, leur utilisation d'instruments optiques -ils sont aussi des "stars-gazers"- n'ont plus de secrets pour lui. Cette érudition, ce souci du détail technique et vrai, donne à ce roman un poids considérable. Un écrivain de nos jours (de toutes les époques peut-être) doit, pour être pris au sérieux, être plus qu'un écrivain, et devenir un spécialiste de l'une ou l'autre des techniques auxquelles nous devons le déroulement de notre vie quotidienne. Mais au-delà de l'anecdote, si riche soit-elle, l'auteur aborde des problèmes graves, qui sont de tous les temps, en particulier celui de la domination de l'homme par l'homme. Avant d'être envoyés en mission en Amérique, Mason et Dixon ont pu, au Cap de Bonne Espérance, à l'Ile Sainte Hélène, et même en Angleterre, vivre "en direct" le problème de l'esclavage, Mason plus théoriquement, en "stumbling Philosopher-Fool", Dixon plus courageusement, quand par exemple il force un marchand d'esclaves à libérer les noirs enchaînés qu'il allait vendre aux colons américains. Au cours de son récit, Pynchon se pose les bonnes questions -celles qui dérangent: le problème du mal, celui du pouvoir, celui de la vérité. ("who claims truth, truth abandons. History is hir'd, or coerc'd, only in Interests that must ever prove base"). Ce livre n'est pas un livre facile, et l'auteur ne cherche pas à nous aider. Il semble que, pour nous narrer les aventures de deux créateurs d'un ordre géométrique, il ait lui-même, à dessein, fait l'économie des repères spatiaux ou temporels, et gommé les limites entre le fantastique et le réel, entre le fait et le phantasme. Ses dialogues sont de ce point de vue caractéristiques. Il nous dit rarement qui parle et de quoi; ni quand, ni où. Les archaïsmes dont il émaille le récit ("drawn tho' we be to the grandeur" pour la syntaxe, "nigh" pour "near", ou "nautickal" pour le vocabulaire) ne gênent pas, mais ce parti pris de l'ellipse ralentit la lecture. Il y a heureusement, pour le lecteur attentif, de savoureuses compensations. Les morceaux de bravoure abondent, les scènes de haute comédie aussi, l'humour côtoie le lyrisme ou l'épique, et certaines inventions verbales sont jubilatoires, qu'il s'agisse de jeux de mots ("Dutch Ado about nothing"), de créations lexicales ("pygephanous" est une trouvaille), ou de formules d'une rare densité sémantique ("Dixon, maniatropick Detectors a-jangle, gets to his feet, as Mason Eye-balls the exits"). Un courant d'allégresse (un des personnages, un Français, porte lui-même le nom d'Allègre) sous-tend les péripéties du récit, et fait parfois surface sous forme de "lyrics", dans le plus pur style des "musicals" made in U.S.A. Nous n'avons pas dit toutes les richesses de ce livre savant, picaresque, étonnant. Que Thomas Pynchon nous pardonne.
|