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Après l'ouverture des frontières entre les deux Allemagnes, un besoin grandissant en professeurs de français dans les nouveaux länder allemands s'est rapidement fait sentir. Par ailleurs, on a très vite constaté qu'un grand nombre de professeurs de russe aurait sous peu de moins en moins d'élèves, le russe ayant cessé été la première langue étrangère obligatoire. A l'université de Leipzig et dans d'autres universités de l'Allemagne de l'Est, on s'est très vite aperçu qu'il y avait un nombre important de professeurs de lycées et de collèges - surtout des professeurs de russe, mais aussi d'autres matières - qui avaient appris le français autrefois, mais dont leurs connaissances n'étaient pas suffisantes pour l'enseigner. Et pourtant, le nombre des élèves voulant apprendre le français était en augmentation. Beaucoup de ces professeurs se sont déclarés prêts à répondre à ce besoin le plus rapidement possible et beaucoup d'entre eux ont tout de suite commencé à enseigner le français. Ils ont alors demandé aux universités de les aider à obtenir une qualification de professeur de français tout en continuant à enseigner dans leurs établissements respectifs. Il était évident que la seule possibilité de formation pour ce public était un enseignement à distance permettant de tenir compte des obligations professionnelles des professeurs concernés. Au bout de longs travaux préparatoires entamés avec la Fédération Interuniversitaire de l'Enseignement à Distance (F.I.E.D.) à l'Université Paris X, Nanterre, et après d'innombrables entretiens avec les ministères concernés, le projet a débuté en octobre 1992. La première promotion de 300 étudiants/professeurs a commencé à étudier dans six universités des nouveaux länder (Berlin, Postdam, Greifswald, Leipzig, Iena, Erfurt - en 1993, s'y est ajoutée l'université de Halle)
Le nombre des candidats au test d'entrée de l'université de Leipzig souligne bien le besoin énorme qui existait en Saxe à cette époque: 170 candidats au test d'entrée en 1992, dont 120 seulement ont pu être acceptés au vu de nos capacités. La deuxième promotion, en 1993, comprenait 23 professeurs, et en 1994, il y a eu 16 nouveaux inscrits. Comment cet enseignement a-t-il été organisé? Le cursus s'étend sur trois années au total et se termine par un examen d'état. La première année d'études a été consacrée surtout à la remise à niveau des connaissances langagières. A partir du troisième semestre, la part de la pratique du langage fut réduite pour laisser la place à la linguistique et à la civilisation, en alternance d'une semaine sur l'autre. Au quatrième semestre s'y ajoutèrent la littérature et la didactique, ce qui réduisait encore la part consacrée à la pratique de la langue. Il ne restait alors plus que deux heures de cours de langue par semaine à partir du 4e semestre. Pour les matières scientifiques, c'est-à-dire la linguistique, la civilisation, la littérature et la didactique, les universités de Paris X, de Dijon et de Besançon - qui sont nos partenaires dans ce projet - ont élaboré des livrets en coopération avec des collègues des universités allemandes. Ces livrets sont la base pour un travail individuel, qui est approfondi dans les cours, pendant lesquels les participants peuvent poser des questions sur les sujets étudiés. Trois types de problèmes surgirent : des problèmes administratifs et institutionnels, des problèmes sociaux, et des problèmes individuels. Un grand problème a été, dès le début, celui du temps. En Saxe le service en lycées et collèges s'élève à 27 heures par semaine. Le ministère de l'Éducation a accordé aux enseignants en formation une décharge de deux heures. Le programme prévoyait une journée de présence à l'université une fois par semaine. Les professeurs durent donc répartir leurs cours hebdomadaires sur quatre jours. Les charges familiales des participants ont aussi posé problème, surtout si on considère que 87 % étaient des femmes et qu'un nombre important d'entre elles vivent seules avec un ou plusieurs enfants. Le trajet jusqu'à l'université prend entre une et quatre heures, selon les cas. Par conséquent, il n'était pratiquement pas possible de commencer les cours avant 10 heures. D'autre part, on ne peut pas prolonger la durée des cours au delà de 6 ou 7 heures par jour, c'est-à-dire jusqu'à 16.30 au maximum. Au delà, l'enseignement n'est plus efficace car les capacités des apprenants s'épuisent. L'aspect le plus difficile de cet enseignement fut sans doute l'expression orale et la phonétique. Étant donné que l'acquisition de leurs connaissances en français remontait à plusieurs années, beaucoup d'entre eux faisaient des fautes, surtout de prononciation, mais aussi de grammaire et de syntaxe. Le temps de présence à l'université n'a malheureusement pas suffit à y remédier totalement. Si on a constaté des progrès certains après la première année d'études, il n'en a pas été de même par la suite, et un ralentissement de l'apprentissage a été constaté au bout des trois années. Les matières scientifiques (la linguistique et la littérature) ont pris - malheureusement quelquefois - une part trop large dans le cursus. Également, la lecture des livrets, écrits en grande partie en français, a posé non seulement des problèmes de compréhension des contenus, mais tout simplement souvent des problèmes linguistiques. Nous avons donc dû quelquefois consacrer une partie des cours à l'explication du vocabulaire de certains passages. Un test ou un examen à la fin de chaque année d'études a permis de faire le point des connaissances acquises au cours de l'année. Pour un public adulte, cette situation est particulièrement stressante. D'une part, les enseignants ont passé l'âge d'y faire face, d'autre part ils ont peur de devoir dire à leurs collègues ou au directeur de leur établissement scolaire qu'ils ont échoué. En plus, ils craignent que leurs collègues leur reprochent d'avoir profité en vain de la décharge de deux heures. La pression qui pèse autour de ces examens est donc grande et les réactions des candidats sont bien prévisibles. On en voit donc quelques-uns trembler de peur dans les couloirs devant la salle d'examen et on craint l'infarctus à ce moment pour certains d'entre eux. Pendant toute la formation et encore davantage pendant les examens, il a toujours été très important d'encourager les participants qui en avaient besoin, surtout ceux qui ne sont plus très jeunes ou ceux dont on savait que la suite de leur carrière dépendait du résultat final. Malgré tous ces problèmes, le taux d'abandon avant la fin des études n'a pas été trop élevé. Le projet se terminera dans notre université en été 1997, date à laquelle la dernière promotion passera son examen final. Le besoin en professeurs de français en Saxe n'est pas encore complètement couvert mais un nombre croissant d'étudiants de français quittent l'université avec de très bonnes connaissances et espèrent trouver des postes dans l'éducation.
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