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"La grande java". Pierre Claudé, Barré et Dayez, 1998.
"Les particules élémentaires". Michel Houellebecq, Flammarion, 1998. Au vu de mes "notes de lecture", les lecteurs assidus du Bulletin (s'il y en a) doivent se dire qu’il est heureux que Pierre Claudé écrive des livres : ça me fait un peu de lecture... et des sujets de notes de lecture. Mais qu'on se rassure : je lis aussi autre chose. La preuve : je viens de terminer le roman de Michel Houellebecq, "Les particules élémentaires", dont je voudrais dire quelques mots en relation avec l'oeuvre de Pierre Claudé. Un an après "L'homme creux", publié chez Oberlin, Pierre Claudé a donc terminé son second roman, "La grande java", qui doit être publié incessamment chez Barré et Dayez, et qu'on pourra se procurer chez l'auteur1. En effet, la pusillanimité des éditeurs le contraint une fois de plus à publier à compte d'auteur. En attendant, l'espoir viendra peut-être de quelque université d'outre-Atlantique, où l'on étudie déjà ses oeuvres. Comme quoi, nul n'est prophète etc. etc. "La grande java" nous conte l'histoire un peu loufoque de l'oncle Max, grand arnaqueur devant l'Eternel, vue du point de vue d'un enfant, le narrateur, que nous suivons de l'âge de cinq ans jusqu'à l'âge adulte. Cet enfant vit seul avec son père, une vie assez monotone et triste seulement égayée par les apparitions épisodiques et imprévisibles du fantasque tonton. Ce dernier considère l'arnaque comme un grand art, et s'ingénie à vendre des gadgets idiots ou des illusions à l'immense cohorte des gogos. Parmi ces gadgets, le repousse-chien électronique, le bracelet régulateur du biorythme, les boucles d'oreille magnétiques, l'élixir de longue vie, le bracelet érogène, j'en passe, et des meilleurs. Il a aussi ouvert un cabinet d'astrologie, et il vend de la numérologie aux demeurés qui croient que notre vie peut être comprise grâce à un chiffre de 0 à 9 calculé à partir des lettres qui composent leur nom. Il "pratique la psychokinésie, la parapsychologie, un peu de psychanalyse aussi, cela plaît aux esprits faibles", dit-il. John Brown, un de ses associés, à ouvert un institut de sexologie où il vend des remèdes-miracles destinés à permettre aux gogos "de faire hurler de plaisir leurs partenaires sexuels", à grands coups d'extraits de testicule. Le même John Brown propose à l'oncle Max de créer un salon de la Pensée Positive, qui doit développer la créativité de tout un chacun. "Everyone is a born sucker" dit le tonton, qui parle anglais. Ce doit être vrai : nous achetons bien du yaourt parce qu'on nous le montre à la télé avec une femme nue. Tout cela fait une histoire qu'on lit d'une traite, amusante et très agréable. On y retrouve le style léger de Pierre Claudé, un rien détaché. On y retrouve aussi quelques thèmes récurrents, pour ceux qui ont lu ses oeuvres précédentes : l'absence de la mère, un père relativement faible, la vision lucide de l'enfant, et il faudra un jour que Pierre nous explique le goût de ses héros pour les poupées, qu'ils se font "piquer". On s'attend à ce qu'elles réapparaissent plus loin dans l'histoire avec une belle explication à la clé, mais non, elles disparaissent pour de bon sans qu'on sache pourquoi elles semblent si importantes au jeune héros. De la matière à exégèse et commentaires, donc. Un autre point récurrent est le déficit d'individualité du narrateur. Dans "La grande java", il en possède certes un peu plus que dans les ouvrages précédents, mais guère. Il n'a que peu de contrôle sur sa vie, d'ailleurs il ne pense même pas à le prendre. A la fin de l'histoire, toutefois, il épouse Rosanna, la femme qu'il aime. Espoir donc. Mais l'a-t-il vraiment choisie? Après tout, c'est une des premières femmes qu'il rencontre. Le héros de "L'homme creux", en revanche, est un personnage sans consistance emporté dans la vie comme un fétu de paille. Il vit des événements historiques sans même s'en rendre compte, il est incapable d'amour, il n'est pas sûr d'exister, il est vide à l'intérieur, "creux". A la fin du livre, il pleure. Après tout, il est peut-être vivant, même si sa vie est un gâchis ponctué de quelques épisodes de bonheur. Quant à Monsieur Gnière1, je dois avouer que j'éprouve une affection particulière pour ce personnage générique (un "gnière", c'est un "personnage sans importance", selon Albert Simonin dans son "Dictionnaire de l'argot"), cet archétype du "loser", ce pauvre type qui partage une vie monotone et insignifiante avec son dragon d'épouse, et qui semble l'incarnation de la face cachée de l'être humain, celle de la vraie vie bien routinière qui s'écoule sans but vers la fin inéluctable, à peine épicée de quelques divertissements pascaliens sans espoir. Pour donner un peu de piment à sa vie, il se plonge dans une sorte d'ésotérisme pseudo-scientifique à base de mécanique quantique, d'incertitudes d'Heisenberg, de mondes possibles, ou bien il s'achète une poupée gonflable, veut apprendre l'inuktikut, une langue esquimau, ou encore s'amourache d'un perroquet. Le plus souvent, ça se termine mal, dans le sang, le cauchemar, ou la disparition pure et simple aux yeux des autres, et même aux siens. La mort du héros, en somme, la fin de l'individu en tant qu'entité discrète. Et ceci m'amène au livre de Houellebecq, que j'ai lu avec grand plaisir, et sans vraiment comprendre la polémique qui agite l'intelligentsia parisienne à son sujet. Sauf peut-être que Houellebecq ne respecte rien, et surtout pas les grands chevaux de bataille conventionnels : un de ses personnages passe par une phase raciste; la nature, c'est l'ennemi; l'hédonisme et la réalisation de soi, c'est un cauchemar; et le féminisme, n'en parlons pas. Aussi, peut-être, parce qu'Houellebecq a la dent dure et qu'il épingle avec précision la bêtise de la classe sociale à laquelle il appartient, donc aussi celle de ses détracteurs. Haro par exemple sur le new age, la méditation transcendantale, le "renouveau" religieux, la métempsycose et son cortège de "philosophies" orientales, et autres fadaises dont on pouvait naïvement croire l'humanité enfin débarrassée après plus d'un siècle d'école gratuite, laïque et obligatoire. Or on assiste à une remontée extraordinaire de l'obscurantisme. Il est tout de même assez inquiétant de voir des personnes normalement, et même supérieurement cultivées, sacrifier leur intelligence sur l'autel d'une spiritualité bas de gamme qui ne fatigue pas trop les neurones. Le plus angoissant, pour quelqu'un qui croit que la lecture des grands auteurs, l'observation, le raisonnement et la réflexion sont des voies ouvertes vers la connaissance, c'est encore leur certitude grégaire d'être dans le vrai. On vous regarde avec pitié et commisération si vous émettez quelque doute sur la pertinence, mettons, de l'homéopathie ou de l'auriculothérapie (dont le fondement "scientifique" est pourtant particulièrement risible), ou bien sur l'influence de quelques planètes, par surcroît mal situées par les incultes qui se nomment astrologues, sur la destinée d'une personne (et déjà, qu'est que le destin ?). Malraux prétend que le 21e siècle sera spirituel ou ne sera pas; mais peut-être qu'une bonne dose de positivisme serait préférable à ce fatras de calembredaines. Le livre de Houellebecq est truffé d'explications scientifiques, correctes pour autant qu'on puisse en juger. Après tout, dans un pays de haute technologie, une frange importante, et croissante de la population est en mesure de comprendre des passages assez pointus sur la biologie moléculaire ou la physique quantique, et il est légitime pour un romancier d'introduire ces thèmes dans son oeuvre. Par surcroît, les amateurs de merveilleux pas trop irrémédiablement limités se diront peut-être qu'il n'est nul besoin de croire au Père Noël : l'étude de n'importe quelle science suffit pour peupler sa vie d'interrogations surprenantes. Haro surtout sur la cause de toute ces niaiseries, pour Houellebecq, c'est-à-dire l'individualisme. La conscience sans limite de soi amène naturellement à une quête frustrante de la gratification personnelle, une interrogation sans fin sur son être, et finalement un intérêt exclusif pour son nombril, et surtout pour ce qui se trouve vingt centimètres en-dessous (à peu près). Les deux personnages principaux des "Particules élémentaires", deux demi-frères, sont tout aussi "creux" que ceux de Pierre Claudé. Bruno est une sorte d'obsédé sexuel en quête d'amour, mais incapable d'en donner (sauf à une jeune femme qui meurt), et qui finit sa vie dans un asile psychiatrique. Michel est un chercheur en biologie (et qui plus est, un chercheur qui trouve) dont la vie se déroule dans une monotonie et une solitude affligeantes. Même son canari meurt. A la fin, il se suicide après avoir posté ses travaux, qui vont permettre l'avènement d'une nouvelle espèce humaine, immortelle, asexuée, dont les membres sont tous identiques, et qui remplace progressivement l'espèce actuelle, nous autres. Il est possible que cette fin de millénaire soit, comme le suggère Houellebecq, le début de la fin de cette conscience exacerbée de soi. Certes, l'individualisme a ses lettres de noblesse : le cogito ergo sum de Descartes en est bien évidemment le fondement philosophique, puisque l'être y est déterminé par une pensée individuelle transcendante. Mais il est possible que le cogito nous ait finalement entraîné vers des impasses philosophiques et scientifiques. En médecine, par exemple, le soin de l'individu est bien plus développé que la médecine préventive, pourtant réputée plus efficace. En linguistique, un Chomsky est amené à postuler un bagage génétique commun, une Grammaire Universelle, pour expliquer pourquoi nous nous comprenons les uns les autres. En effet, si la "faculté de langage" est un fait individuel de type cartésien, c'est-à-dire une propriété de l'individu, comment se fait l'intercompréhension ? On n'a que deux choix d'explication : soit par l'hypothèse empiriste que nous parlons tous des mêmes choses du monde, qui s'imposent à nous et que nous ne faisons que nommer, différemment selon les langues; soit par l'hypothèse de structures mentales communes à tous les membres de l'espèce homo sapiens, par la génétique donc. Sans entrer dans les détails, disons que ces deux points de vue se discutent fort, et ont d'ailleurs été discutés par nombre d'auteurs, notamment par Wittgenstein, qui prône une conception de la langue comme objet public dans ses "Investigations philosophiques", et par Charles Sanders Peirce, un philosophe et logicien américain mort en 1914, peut-être le plus ouvertement anti-cartésien, dont voici quelques propos : "Puisque son existence séparée ne se manifeste que par l'ignorance et l'erreur, pour autant qu'il soit quelque chose en dehors de ses collègues et de ce que lui et eux sont destinés à être, l'homme individuel n'est qu'une négation. Tel est l'homme." "... orgueilleux homme, Le plus ignorant de ce dont il est le plus assuré Sa mystérieuse essence" (5.317). Parallèlement au triomphe du dualisme cartésien (qu'une main criminelle doit mettre dans le biberon des bébés, tellement il semble aller de soi), il s'est développé des courants de pensée souvent minoritaires, qui reposent sur des hypothèses non-cartésiennes, parfois sans en être conscient. Ainsi la psychanalyse, en postulant l'inconscient, s'oppose au cogito cartésien : le moi conscient est largement déterminé par le moi inconscient. Le cognitivisme, à l'inverse, considère que l'homme et l'ordinateur sont des membres d'une classe plus générale de systèmes intelligents. Selon le psychologue américain George A. Miller, "Many psychologists have come to take for granted in recent years ... that men and computers are merely two different species of a more abstract genus called 'information processing systems'. The concepts that describe abstract information processing systems must, perforce, describe any example of such systems". Il s'agit donc d'une vision extrêmement mécaniste de l'homme. Le moi cartésien, ou le programme informatique, anime la matière, que celle-ci soit de chair et d'os, ou de silicium et de plastique. C'est donc que l'intelligence est une entité distincte du corps. Ame, esprit, conscience, programme : même combat. Le structuralisme lui aussi est non-cartésien. Si notre mode de pensée nous est imposé par des structures extérieures, qu'elles soient sociales ou linguistiques, l'édifice cartésien n'a plus de fondement. Il est remarquable que cette remise en cause de l'individualisme pénètre maintenant la littérature, explicitement chez Houellebecq, plus subtilement chez Pierre Claudé. Peut-être cette intuition commune liera-t-elle ces deux auteurs dans le futur. Peut-être notera-t-on également une certaine similitude dans la simplicité de l'écriture. Point ici de maniérismes dans le style, la ponctuation, le vocabulaire. La lecture en est agréable, aucune gêne pour accéder directement au sens, ce dont il faut remercier les auteurs, après presque un siècle de littérature expérimentale dont la lecture demande parfois de considérables quantités de café. Une remarque cependant pour le livre de Houellebecq. Il se présente comme une chronique écrite dans l'avenir par un historien, mais on n'y croit à aucun moment. L'auteur a visiblement rajouté un début et une fin à un roman écrit sans cette prétention. On peut s'interroger. Cette fausse mise en perspective historique donne un côté prêchi-prêcha à un livre qui n'en a pas besoin, et qui se serait mieux porté sans ces modifications de dernière minute. En tous les cas, les oeuvres de ces deux auteurs sont à lire absolument. Chez tous les libraires pour Houellebecq, chez l'auteur, pour ceux de Pierre Claudé.
Pierre Frath |